Silence écrit

La poésie – l'espace entre les mots

La ville automate

C’était un jour c’était

une vie

dans la ville automate

peuplée de gens qui vont

mille cœurs de béton

et de lierre

propulsaient comme toujours

depuis toujours

et pour toujours

cent mille femmes et cent mille hommes

à

travers

elle

 

moi qui la connaissais

infiniment intimement

je tentais de comprendre

entre le silence et les cris

 

*

S’animent-ils à mon approche

ces

les cris                        grains

les clameurs              de

foule

ces milliers d’inconnus sans fin

 

la ville a ces couleurs changeantes

ces éternels bruissements

vagues où je me noie

 

un parmi deux cent mille

indistinct !

non visages mais pixels

d’un masque énorme

où natif je me perds cependant

et fendre les flots de la foule

comme seul espoir d’être moi

 

les musiques

les klaxons

les cris

me repoussent

d’une rue

à l’autre

sans mémoire sans

motif

 

*

tout s’apaise       peu à peu

sous le ciel          qui se couvre

le trottoir            familier

semble mou        sous mes pas

 

sans prévenir quelqu’un me croise

enfin ! quelqu’un !

et

nous

tu as changé                     parlons               longtemps qu’on

un                        ne s’est vus

et que devient                 moment

de

toujours un plaisir         presque

rien

de

presque

au revoir                          quelque

chose

à la prochaine                                                à bientôt

 

instant parenthèse sans raison

insignifiant

mais qui réchauffe

je ne suis pas le seul

à marcher dans la ville

mes pas

reprennent

une autre

rue

 

*

la rue

assourdissante                              autour de

moi

qui                          hurle

et son pas qui s’approche

et tout s’apaise

enfin

sourdine

au cri des foules

claquant sur le trottoir

 

dans le flou qui s’écarte peu à peu

distinguer son œil couleur d’inconnue

ses traits

sa démarche

racontent toute une histoire imaginée

 

juste un sourire – ou rien

l’éclair comme un espoir

de peut-être autre chose que simplement croiser

 

et puis son pas s’éloigne

sa présence comme une ancre

ralentit ma démarche

avant que de plonger en la foule

à nouveau

dont les flots

se referment

effaçant

son sillage

à jamais

 

*

je

parle

je parle écoutez-moi

les mots s’emmêlent

l’esprit bégaie

me comprenez-vous seulement ?

tant d’obstacles

je n’ose

je ne sais

j’hésite

parlez-vous ma langue ?

ma langue, de toutes celles que j’entends, la seule

que j’ose offrir

familière au milieu des fracas,

elle est mère porteuse de sens

à qui les porte-t-elle

ces sons forgés en moi

l’entendez-vous chercher ?

vous entendez ma langue

mais ma langue est si faible

le « comment dire… » en l’air toujours au bout des phrases

nul n’entend mon esprit

mon cœur

ni mon passé

et nul n’entend mes peurs

ici

alors je vais de visage en visage

cherchant à

m’approcher de

vous

*

vous

parlez

pas à moi bien sûr

les trois cent langues de ma ville

les deux-cent-quatre-vingt-dix-neuf

qui me sont inconnues

vous parlez de sport

ou des exploits du petit dernier

vous faites vos courses

vous récitez des poèmes

vides

vous vous plaignez du temps

vous parlez

moi j’écoute

et les sons se mélangent

cascades de consonnes

qui râpent

voyelle aigres et lentes

les idées même

les émotions

s’arrêtent

mortes

à mes pieds

dans la musique de la rue

paroles d’amour

paroles de haine

je ne vous connais pas

je me noie dans les mots d’autres

de ceux qui comme moi marchent ici

*

s’il n’y avait

ici dans la ville

qu’un seul lien

entre les deux cent mille et moi

un lien sans trace

oublié sitôt qu’esquissé

marcher – le langage des pas

j’ai vu des gens staccato

des petits pieds qui pianotent le pavé

mélodies d’enfants

j’ai vu, broyées par la ville automate

des interjections, visibles à peine

au coin des rues, à la pancarte en carton

l’œil vague

dans l’attente infinie

et sans démarche

et presque sans langage

espérant… quoi ?

un peu de lien

un peu de moi

du langage un sourire

j’ai vu des foules régulières

amplement ponctuées

des paragraphes Times New Roman 12 justifié

au discours qui s’efface presque

derrière les costumes les sourcils froncés

des foules qui ne voient plus la ville

qui sont la ville

j’ai vu de longues et courbées

démarches en point d’interrogation

peut-être les pas dont je suis le plus proche

s’arrêtant à chaque chat qui passe

invisibles au cœur de la ville

plutôt adeptes des parcs

des rives

plutôt du soir ou du très petit matin

j’ai vu enfin

des pas sans rythme sans langage

n’éveillant nul écho sur les façades

des pas de hasard

démarches insensées – démarches muettes

et que dire ?

*

noyé dans la foule, encore, je tends l’oreille

et submergé de sons il me semble plonger

la parole de la ville s’enfle

l’irrépressible automatisme se fait

presque tangible

m’enveloppant d’un courant tiède et sec

deux cent mille conversation

dont je me sens

intime

et

exclus

elles ont parfois moins de sens à mon oreille

que le crissement des pneus

les pioches frappant l’asphalte

le pépiement matinal sous mes fenêtres

les discussions         volées

vaines                                         les mots sans rythme

vides

bonjour            ça va              et avec ceci                      merci                     excusez-moi
je peux vous aider                 ça ira                   c’est parfait                je vous dois…

*

respirer

*

sous un ciel chargé d’air

la foule autour de moi

se tait s’apaise

et se fragmente                                 non plus foule

non pas qu’elle l’ait jamais été peut-être

mais multiplicité

un et un et un

deux cent mille un visages

et

deux cent mille une voix

tant de langages. Le mien

incompris – toujours un peu –

mais partagés dans l’incompréhension.

Dans la ville automate, au hasard des langages

j’avais trouvé des femmes

et des hommes                          distincts

comme moi.

À marcher côte à côte

le long des rues, sans bruit,

sans besoin de parler,

par un sourire, un geste,

un regard, un arrêt,

j’ai compris

et peut-être eux aussi

je le crois

sans les mots le langage.

Je m’écrivais

Je m’écrivais

comme la nuit passe au jour

tout demi-teinte, tout demi-mot

et le silence lentement qui se rompt

 

le bourdonnement des signes électroniques

des mots hachés

compagnon des petites lumières

n’était ni remède, ni pénitence

 

mais simplement là

 

je m’écrivais, mi de sommeil encore

mi de café

et je mêlais leurs deux vapeurs

à la vapeur du cliquètement qui s’élevait sous mes doigts

 

toutes

me plongeaient – un peu – en dehors

dans la rue peuplée de chats et d’éboueurs

et de musiciens ivres

en dehors de moi

 

je m’écrivais, solitaire volontaire d’une ville si peuplée

et cet écrit

écrivait avec moi le jour qui se levait.

Ta peau

Ta peau

comme sortilège à réciter

ta peau roman braille

à dévorer de mes doigts nus

ta peau

marquée cicatrisée tachée

ta peau carte au trésor

ta peau symbole

dont j’ai l’autre moitié

ta peau musicale

les accords que j’en tire

ta peau

comme bouche à embrasser

ta peau sel et poivre

citron farine épice

ta peau affamée

ta peau d’excès

ta peau de rhum et de café

ta peau

blanche

montagne et vallée

ta peau forêt

et d’océan salé

ta peau

flottant comme un corps noyé

ta peau trempée

de sueur de pluie de sang

ta peau

sauvage fourrure soyeuse

et croc

ta peau acérée

ta peau poignard

à me lacérer de caresses

ta peau

comme découpée d’un tableau

ta peau de marbre et de verre

ta peau

dont j’ai drapé mes épaules en verre

pour me vêtir quand j’étais seul

ta peau symphonie

ta peau

qui danse aux accords d’elle-même

ta peau cathédrale

combien d’esclaves pour l’ériger

combien de siècles

ta peau bien sûr poème

ta peau rieuse

comme un enfant

ta peau qui coule

au fond de ma gorge altérée

ta peau immuable

ta peau cendre et poussière

ta peau

de nuit noire

de nuit blanche

ta peau mendiante

ta peau de reine

ta peau

comme réponse à mon souffle

ta peau d’écorce moussue

et son parfum d’automne

ta peau de chlore et d’autoroute

naturelle

ta peau

carillon lentement résonné

ta peau de dragon-chat

de poisson-foudre

de monde-enfant

de pierre-lumière

me manque.

Ma parole

Ma parole tu as

quitté les forêts

quitté les montagnes

quitté les soubresauts marins chargés d’autrefois

 

ton verbe a crû

lentement        sans mémoire                jeté contre les parois

et dans les villes aux murs métal et marbre

tout t’est symbole

 

danse, grave, ma parole, ta danse

fêlée d’avant

d’après avide

t’échauffant les phonèmes à mesure que tu brûles

 

retrouve, ma parole

tes mots feuillages        –        qui bruissent ou racornis dessèchent

tes mots rocailles          –        qui roulent et craquent

tes mots d’écume          –        enfin, balancés comme on tangue, et

 

danse, légère, ma parole, ta danse.

Besoin de poésie

la terre a besoin de poésie

 

parce qu’elle parle toutes

(et nulle)

langues

 

parce qu’il faut un langage

non pour dire

avec des mots

ce qu’il y a en dedans

mais pour créer chez l’autre

 

parce que dialoguer

c’est échanger deux incompréhensions

et en ressortir sûr pourtant d’avoir été

clair

parce que chacun a son langage

 

parce qu’on est immensément sourd

à ce qui n’est pas vivant

à ce qui n’est pas humain

à ce qui est hors de notre regard

à ce qu’on ne veut entendre

à soi             trop souvent

 

parce qu’on est fondamentalement bègue

pour dire ce qu’il y a en dedans

coincés les mots toujours

 

*

 

le monde n’attend pas ni n’a le temps pour

la parole        qui        s’étend

chaque vers à res-

serrer

 

toujours les mots coincés

 

en dedans coincés difficile de

s’extirper

trouver l’exit des tripes

et ne pas se fondre en « tant pis plus tard un jour »

mais cogner à fissurer les murs

 du ventre

 du larynx

 des lèvres

et les mots enfin sortent

enfuis ou crachés ou pleurés vers l’autre

 

*

 

la terre a besoin de poésie

 

les mots dedans les mots dehors

au ventre        en fuite

en viennent et y retournent

et passent par

et passant par font

le dialogue

 

et alors

 

envolés de ma bouche hésitante toujours

à cloche-son

s’engouffrent pêle-mêle en l’autre

 

*

 

voici venir les temps où vibrant sur sa tige

ou l’insulte

à la bouche

qui comprendra

et que comprendra-t-on

de ces vertiges

 

qui nous font autant que nous les faisons

 

le monde a besoin de poésie

comme vibration

– comme verbe action –

verbe tige où tout vibre

et

se livre

 

*

 

et c’est livré sans coque

rien que son

hésitant

qu’enfin l’autre                REÇOIT

le mot lancé

 

et l’entendre

et l’accepter        rien que ça        tant d’efforts

 

un mot et c’est l’ennui

qui creuse déjà son trou

familier si rassurant si

resserrant

rien ne passe

 

ou si peu

 

l’attendu

 

 le        connu

 le déjà su

 

à

quoi

bon

disent-ils parfois

 

*

 

à tout

 

*

 

le monde a besoin de poésie

comme le tympan de vibration

 

ferons-nous un monde sourd

nous ferons-nous les bègues éternels

lassés d’essayer

lassés de trébucher sans cesse de verbe en son

de sens en phrase

 

laisserons-nous tous les mots nous tomber des lèvres

et des oreilles

 

tout ce que nous avons à faire

est nous assurer

que nous continuons à parler

 

en poésie

Le bonheur

Où se trouve le bonheur

à son corps ton corps attaché

comme une algue sur un rocher

comme une algue qui se meurt

 

comment trouver le bonheur

un rire à gorge déployée

et tes yeux dans ses yeux noyés

pour une année pour une heure

 

qui peut dire le bonheur

une étreinte ou la liberté

les instants donnés sans compter

plus de doute et plus de peur

 

où se trouve ton bonheur

à vivre comme un soir d’été

pour moi le temps s’est arrêté

il ne faut pas que je pleure.

Coucher de soleil sur la mer

Sois la barque où j’habite et ton corps un voilier

Sois le soleil couchant de ta nuque à tes reins

Sois mon eau sois mon île écho de mes refrains

Sois le port où rêveur s’en vont les mariniers

 

Sois le mystère enfin que je touche du doigt

Renouvelé sans cesse avec l’eau des marées

Qu’à ton destin toujours je me veuille amarré

Et qu’en ton corps puissant je me coule et me noie

Premier mai

Premier mai les parcs sont ouverts

Même les premiers mai de pluie

Qui s’y promène en tête à tête avec les arbres

Personne

Les premiers mai de pluie

 

Tout dort engourdi

Seul au monde un corps

Au milieu de la route – pourquoi pas

Rentre chez lui lentement

Les premiers mai de pluie

 

Il ne fait ni chaud

Ni froid

Semble-t-il penser

Le nez en l’air vers les arbres qui bordent le trottoir

Et vers la pluie

À peine sent-il cette dernière

Goutte à goutte

Réveiller son visage

Encore gonflé de la nuit

 

Il a fait quelque chose

Ou va faire quelque chose

Rien d’important sans doute

Rien n’importe que marcher l’esprit vide

Les premiers mai de pluie

Arrière-grand-mère

Fatiguée dès l’aurore encore un jour à vivre

il fait meilleur dit-on j’ai de plus en plus froid

nous sommes samedi lundi du mal à suivre

quand la télé m’ennuie quand j’ai lu tous mes livres

je n’attends plus beaucoup parfois l’on pense à moi

parfois je les appelle et parfois je les vois

 

ils vont toujours si vite et parlent tellement

on les dirait pressés d’aller on ne sait où

que j’aime les avoir près de moi simplement

leur rire chaleureux me réchauffe un moment

même si je sais bien que quand ils disent nous

ils ne me comptent pas c’est normal après tout

 

pourquoi les jours sont longs moi je n’ai rien à faire

descendre un escalier demande trop d’effort

le soleil ni le vent n’ont plus rien pour me plaire

je lis j’attends j’oublie mange et dort solitaire

mais aujourd’hui je suis heureuse dès l’aurore

il a deux ans il joue il court il rit si fort.

Pilotis

Pilotis