Silence écrit

La poésie – l'espace entre les mots

Pour écrire

Si j’existe inspirant
et l’écrit frénétique
est-ce au prix seul de cette page
ou se fait-elle un peu mon but

j’ai sous mes totems de papier
des rythmes squelettiques
et des os mis en poudre
j’ai des couleurs qui se répandent
pauvres symboles
usés trop lus

et puis les vents qu’érode
chaque pierre
sur ma route
n’ont pas cessé leur chant
qu’aussitôt je l’oublie
tant ma parole est leste
et tant mes cris s’envolent

quel écrit mais quel écrit brut
dont les mots se feront créants
se déroulera lentement
comme on place l’archet sur l’ut

et retentira pur
et vrai venu du ventre

j’ai tant roulé de mots
à m’en noyer la gorge pleine
me reste-t-il
au fond des os
moins qu’un poème
un vers à peine ?

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Vœu

J’aurais voulu le sable
infini poussiéreux
celui des pharaons
celui des égarés
j’aurais voulu le sable
écrasé de soleil

j’aurais voulu la terre
fraîche et pleine de vie
toute chargée d’odeurs
et j’aurais voulu l’arbre
au-dessus comme une ombre
comme un père éternel

j’aurais voulu l’espace
et les soleils rêvés
comme seul horizon
dans un envol immense
ainsi qu’un ange plane
et jamais ne retombe

mais l’eau était si noire
et si belle et profonde.

La femme pointillée

Qu’est-ce que tu es silhouette
et mal tracée, les yeux toujours qui s’accrochent

n’aie pas peur, papier, ciseau
découpée sur les fonds clair de tes vitres,
d’être simplement noire la nuit

je t’ai comprise, longtemps, c’était dans le feu
de tes parfums
dans l’électrique de tes souffles,
dans les heures primordiales, plus rapides que la lumière,
qu’on passait le long des musiques

je t’ai trouvée tracée, ligne de force, à peine courbe

la femme pointillée.

S’éloigner

Les corps cassés
à la limite des fièvres
sous des lèvres gercées

les cœurs trop lents
la froidure enfin s’étale
se dévoile fêlant

les yeux ricochent
les prétextes par millions
et nous étions si proches

les mains papier
où notre histoire s’écrit
mais dans les cris froissée

les corps cassés
les corps à refaire en miettes
et qu’on jette blessés

à réapprendre
argile à remodeler
à réparer plus tendres.

Entre nous

Il n’y a rien entre nous
pas même un peu d’espace

dans notre main mêlée
chaque pulsation comme
coup de rein coup de foudre
coup de bélier du temps
qui grave sur la peau
ton rire au mien tressé

les jours ont passé là

de longs trajets de nuit
défilement d’étoiles
partitions d’autoroute
et des amis au bout
qui nous laissaient dormir

tous les plats et les vins
qu’on apporte ont ton goût
chaque chant c’est ton rire

on s’est tout dit enfin
montré les cicatrices
zébrant nos peaux disjointes

on se sourit encore
il n’y a rien entre nous.

Le corps des papillons

Le corps des papillons
trop dense
aux ailes gonflées craquantes
erratique et qui heurte
la peau moite l’été
plein de froissements dans ma bouche

le corps des papillons
qui danse
plein de l’odeur écœurante
de la sève des pins
chauffée sous le soleil
et pourtant plus mort que vivant

le corps des papillons
violence
dans la douceur terrifiante
l’inconnu le puits d’ombre
ou le bruit blanc du vide
dernier choc sourd à mon oreille.

Un instant

C’était il y a un instant
tout ce qu’on peut dire
vivant
de la mort

la chute
la douleur
l’eau

il flotte
tout n’est qu’attente
hésitation

il est tombé longtemps
et puis le choc de l’eau
l’apnée vitale
la douleur éclabousse
c’était juste un instant.

Kaléidoscope

Les yeux déjà fissurés de trop longues nuits
et du sable plein la bouche à force de rire
la gorge sèche
je suis fatigué comme un vingt-et-unième siècle

étrange sculpture miroir liquide et cru
j’ai dû apprendre à n’être que par à-coups

parfois vieillard enfant parfois
rien n’est plus doux que l’oubli d’être
étonnez-moi consolez-moi
grands arbres frères immobiles

racontez-moi de vos longs craquements ligneux
de vos bruissements toujours jeunes au printemps
ce qu’il reste du temps que l’on ne sent passer

dites-moi ce qu’il reste dans un monde
sans bombe sans pornographie sans Bach
pour laisser des cicatrices
dans quel singulier miroir vous comptez vos rides

et moi de le briser de travers pas exprès.

Et dans l’air

Les corps les années les miettes
de nous comme évaporés
quelques grains dans les rouages

s’attarder sous les nuages

si la fracture est bien nette
qu’aurons-nous à réparer

il restera tant de dettes
sous les masques fissurés
tant d’oublis discrets courages.

Patience

Dans les silences qui s’accumulent
minutieux on peut lire
tout l’avenir des roches

les secondes qui percutent
explosives
et réduisent

secouer
les vestiges de sable
à force de mâchoires
de métal
de mots crus

il faudra se résoudre à exhumer
profond dans ces poussières
ce qui s’appelait rires

et ce qu’on a laissé
se dessécher de nous.