Silence écrit

La poésie – l'espace entre les mots

Mon visage

Je ne pleure presque jamais
quelques années de sécheresse déjà
il y a sans doute
au lointain
des nuages retenus par de hautes montagnes

je ne pleure presque jamais
simplement mon
visage
fond quelquefois

c’est une sensation étrange la
peau se replie par-dedans cire
de plus en plus molle

rien ne trouble la surface

et sous mon visage mon visage ruisselle
s’écoule quelque part
caché
goutte à goutte.

Les transitions

Nulle surprise de toi
nulle instantanéité de porte ouverte d’éclat de rire
ou de sursaut

nulle lenteur non plus
d’éclosion de fleur
de trajet c’est quand qu’on arrive
ni d’érosion

simplement tu
as dévoré les transitions
avec ta présence si présente
sans avoir l’air de rien et c’était probablement le sourire aux lèvres

désormais
toutes tes rencontres te sont déjà connues
tes regards déjà vus

auprès de toi
nous trinquons sans qu’il n’y ait déjà
plus rien à boire.

La jetée

Sous le lest de tous les pas lassés
la jetée
suspendue entre ici et nulle part
resserre très fort son amoncellement de roches
craintive
et à la pulvérisation lente

elle n’est déjà plus tout à fait la terre
ses anfractuosités
cœur béton glissant de varech
s’inventent un peu d’ailleurs mouvance
et les animalcules qui s’y faufilent ont des noms en langue étrangère

les rocs eux-mêmes ne demeurent pas
pas vraiment
ils s’échappent petit à petit
vers le ressac
s’enfuient timidement
toute leur vie
du bout du sable.

Pieds nus

Notre parquet grince
même sous les pattes du chat
alors évidemment
je ne perds pas une miette de ta présence
quoique tes pas ne battent que la lente mesure du lierre

rien ne pèse moins

tu glisses pieds nus sur
ta neige natale
chaque soir
en retrouvant notre lit

pour ma part je retrace la mélodie
que tu fais naître du bois disjoint
du bout des orteils

t’identifiant pied nu
à mon solfège natal
chaque fois
que je te retrouve au lit.

Remodeler

J’avais hâte
apprenant à te connaître
de remodeler toutes les phrases

le langage ne t’aura pas survécu

les mots réellement fondus à
ton contact
— et sans moule où s’à nouveau couler —
en flaques vibrantes
se répandent
nus
éclaboussent

il ne reste plus
que des verbes neufs dont t’oindre —
et naissants à peine.

Les huîtres

Au cœur de ce monde immuable
les huîtres bondissent d’elles-mêmes dans ta bouche
leur glace explosive
dernière vivance
n’éclot que pour cette fusion

tu acceptes l’obole d’iode et de nacre

tu te renouvelles encore et encore
cible bée bouche de paille
chaque muscle écaillé coulure d’un peintre fou
se mêle à tes salives

je jalouse parfois ces langues fraîches
embrassées à ta langue chaude
enlacées à tes crocs
plats qui cisaillent

que le monde mollisse
je suis sûr qu’aucun roc ne se priverait
d’étrenner sa toute fraîche viscosité
par un bond dans ta bouche.

En sol

Je foule des terres voraces
en lesquelles chaque pas m’ensevelit
risible
pesanteur et dont nul sillon ne témoigne

tout sourire la bouche
emplie de sol noir et fertile
je me fais l’inhumé progressif

me plante

m’alourdit peu à peu de me refondre humain
dans l’humus de
m’identifier à
des choses mi-grouillantes mi-immuables

si je ferme les yeux et simplement
palpe hume
il me semble bien qu’
une frontière s’atténue

que je m’écarte le corps
de plus en plus clair
semé.

Ma langue

J’ai jeté ma langue dans la rue
elle n’a saigné qu’un temps
— ruisselet vague vite absorbé par les rebuts
bien loin de l’emporter
glissante
jusqu’à la mer
il n’a tracé qu’un — sillon rouge
et sec

pluie foule chiens galeux
l’ont écorcée papilles
lents grains fertiles
semées de-ci de-là
je peux sentir encore
sous la dent leur p
ulpe craquant d’un lapsus écorché

ma langue ailleurs qui croît
qui s’entrelace
infaillible d’aboulie
sous les éclaboussures les chaussures les fourrures
me
reste en creux

et quelquefois je tâtonne du bout du son
comme ça
pour rien.

zglacee

Quelque chose

Quelque chose me gêne
ni léger ni lourd
simplement de moins en moins fluide
et qui
craque
parfois mais
jamais vraiment cassé toujours utilisable
tout juste fissuré

quelque chose rougi
d’avoir été frotté un
peu trop un
peu trop souvent
sur d’autres

quelque chose ce n’est sans doute pas grave

c’est juste un peu gênant
comme un grand vêtement de carton qui m’empêche de courir ou de faire des roulades
qui ne sert à rien quand il pleut
et
même pour lire ou regarder la lune ce n’est
pas
terrible

quelque chose me gêne en
core
et toujours
je ne suis pas du genre à me plaindre mais ça devient fatigant
je ne serai pas fâché
d’en être
débarrassé.