Silence écrit

La poésie – l'espace entre les mots

Kintsugi

Les mains cassées, les doigts fissures,
j’attendrai. Je n’ai plus de mère,
plus d’ami, plus d’épaule. En l’air,
envolés, mes discours trop sûrs.

La jambe écorce craquelée,
l’autre métal et le corps creux ;
le son, c’est vrai, résonne mieux
à travers ma gorge fêlée.

Toute ma carcasse est fêlure,
et les os sur les os ricochent.
De temps en temps les mots s’accrochent
à mieux déchirer mes blessures.

Et c’est ainsi, des écorchures,
que mes vers les plus beaux s’envolent.

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Certains soirs

On joue ce soir ?

Et pour une fois secouer
les épaules

les années tombent à terre
et des dents plein les poings
et la gorge serrée

comme en pleurs
comme en course après le second souffle

la gorge rouge et blanche
à ne plus savoir que cracher, que boire.

On court ce soir ?

Il faudra courir longtemps
et les ongles en sang à force

pour laisser le monde derrière
comme un mauvais goût
dans la gorge

pour le noyer d’oubli forcé
et ne retrouver que le double sifflement

à son oreille
à sa lèvre.

On frappe ce soir ?

On cogne.
Du front, du mot, de l’os.

À coups secs de béton
à rafales
à sentir le métal à pleine gorge

et demain se lever, mort ou vivant,
le regard un peu plus blanc

la carcasse un peu plus
légère
de tout ce qui s’est écroulé cette nuit.

L’hiver

Les cloches dans l’air givré
vibrant d’attente
ne répondent à rien

lame amuïe sur le pavé
une autre heure inutile
qui s’efface

moi

après tout cela j’existe
ranimé
les mains d’abord les lèvres

à ma fenêtre
il n’y a que les nuages d’hiver
qui savent où ils vont.

De mes mains

Que reste-t-il de mes mains
sur la page où j’écris

des encres qui s’étalent
tachées de mots
des silences en filigranes

des noirs
des blancs
de ma main sèche et d’os

des Je t’aime palimpsestes

des sons crachés du ventre
figés
qu’à l’œil on n’imagine encore en vibration

des ratures enfin
disjointes
phalanges de papier.

Faux départ

Quelques sons, quelque part.

 

 

Rien.

 

 

Quelques sons à nouveau, répétés comme échos.

(La rime, toujours la même, et qui chute,

lentement,

et s’accroche à la peau.)

 

 

Au sol, pieds nus, peau nue

tout le corps en contact

avec et contre

le carrelage froid, jaune moutarde et blanc.

 

 

Juste douleur.

 

 

Juste douleur qui sauve ; je vis encore.

Couché peut-être éteint sans doute en pleurs bien sûr

mais vibrant.

 

 

Ce soir inverser les douleurs. Offrir à ma peau ce que mes os,

sans réclamer jamais,

ce que mon ventre

offrent à foison,

ce dont ils débordent,

ce dont ils sont noyés.

 

 

Rêver comme on respire, un peu mieux peut-être, au sol.

Trop de vent dans mes os

trop de vent           trop de pierres

courant d’air           à ma lèvre

trop d’errants         dans mes mots

tant d’écho              tant de fièvre

 

 

… et rien où s’accrocher

reprendre

d’une chair la pesance

en chœur

son souffle

 

 

… rien que des sons qui cognent sans verbe, crachés à peine,

la virgule boiteuse et bègue

la répétition sourde

les chocs aux effets-mur…

 

 

Mais c’est mon os, cela, dont tu vois la fracture !

 

 

grattement minéral

des eaux sur le rivage

 

 

ou, sous ma peau griffée

le rythme répété

que j’offre en désossé

 

 

trop de vent           sur ma chair

trop de pierre        et trop d’eau

ricochant                s’égarer

trébucher               sur les mots

La fille peinture

Un peu désarçonnée

un peu défragmentée

un peu beaucoup entière

 

 

à nu ou en nuances

en hachures, en ratures

si forte et solitaire

 

 

la fille peinture

la fille rose et azur

rit sans en avoir l’air

 

 

la voix fumée musique

les yeux cristal charbon

les cheveux dans l’éther

 

 

la fille peinture

la fille rose et azur

vit sans en avoir l’air

 

 

toujours à découvrir

jamais à s’ennuyer

jamais rester sur terre

 

 

je l’ai croisée parfois

au milieu de ses rêves

occupée à se taire

 

 

la fille peinture

la fille rose et azur

évaporée dans l’air.

Adieu à l’horizon

C’est le matin, les bateaux flottent

– soleil en promotion ! –

comme autant de bougies

comme autant de cheveux noyés

 

 

rien, ou si peu, ne trouble

ton regard comme en vibration

qui émerge

incongru

feuillette

sans y toucher le mien

dans les vapeurs du thé

 

 

la vie pleine de ces fissures

qui se répondent, rassurantes

(du parquet, de ton rire,

parfois de ton visage),

se fige et se craquelle

 

 

entre les bateaux au départ

et les adieux à l’horizon.

Rien que le silence

Sans rien que le silence

pour unique raison

les doigts dans les oreilles

percées jusqu’au tympan

 

 

les poings serrés les lèvres

à mordre jusqu’au sang

sans rien que le silence

pour unique réponse

 

 

fermer les yeux à perdre

toute idée de ton nom

sans rien que le silence

pour unique recours

 

 

rêver de solitude

crever d’isolement

sans rien que le silence

pour unique question.

Réfugié

Là d’où je viens
Vers les cieux les yeux s’élevaient
Sous les sirènes pour un rien
On m’a parlé d’un lieu rêvé
Pourvu que je n’oublie les miens
Où je m’en vais

Là d’où je pars
Entre la prière et les bombes
On n’a plus de temps pour l’espoir
On n’a de temps que pour les tombes
J’ai dû venir ici en trombe
Où je m’égare

Là d’où je suis
J’ai mis tous mes amis en terre
Quitté la maison de mes pères
Passé la frontière à la nuit
Pourvu que l’on m’accueille en frère
Où je m’enfuis