Silence écrit

La poésie – l'espace entre les mots

Mouvement minéral

Rienni la terre boueuse à demi
ni sec et ocre
le froissement des automnes tombées
rien ne ditdans l’entre-deux
dans les transitions qui s’esquissent et perdurent
rien ne dit l’attente

du minéral en devenir

combien de forces mises en mouvement dans les fusions inconcevables au cœur de quelle étoile
doivent se figer

roulé dans un dernier cortège
chaque grain de sable comme
petite pierre
tombale.

Se livrer

Dans les écarts de chair et de langage
d’où exsude
malgré nous — toujours — mais irrémédiablement en accord
ce qui seul vrai nous meut
les sangs et les mots se confondent

peindre de rouge
peindre de cris
se peindre l’un·e l’autre
dans la nudité de nos discours sans sommeil — prolongés au-delà —
peut-être en repousser l’oubli

remède à l’innocuité feinte
et parfois si vorace
combien s’est-on livré.

Dénaturation

Si j’entaille ta peau
quelle sève
liquide à peine
en coule

si j’écorche ton nom
volontairement
en deviens-tu quelque autre inconnaissance

si je ne t’écris plus
l’exactitude de ta silhouette se résorbe

si je t’oublie — .

Craquelure

À la suite des jours alignés comme des visâges
cette craquelure
que tu transportes depuis l’enfance
trouve toujours sa place

elle force parfois ses
zigzags batailleurs
heurtant du coude les
mollesses où s’inscrire
— où se cicatriser

elle se retrouve parfois simplement

perçue du coin de l’œil
toutes les transitions omises

elle s’est identifiée à l’inévitable
et
si elle n’a jamais rassuré
— comment rassurerait un gouffre où chaque pas risque de briser quelque chose avec un bruit d’os qui rompt la chair et que l’on voit — mais ici la chair continue de sourire — ici l’os brisé tu es seul·e à le voir — ici ce qui s’écoule sanglant c’est l’authenticité de ton visage — ?
ne te fige plus d’angoisse

tu l’oublies par moments
lorsque la saison change mais
il est très rare
que le monde physique
te l’accorde

te
l’épargne.

Minéral

Où s’arrêtent les roches
dans leurs éclats tranchants
sans cesse répétés

qui opposent au minéral
à sa définition
bloc sévère
une atomisation progressive

— si lente parfois par
à-coups —

où s’arrêtedans l’infime
l’irréductiblemorcelé

où commence
minéral à demi seulement
et se redéfinit
en tant que façon d’être
le sable.

Trébucher

À côté de l’arbre à côté de toute chose à côté de moi-même
il y a des trébuchements
de longues attentes
— certaines réalisées dans l’écorche —
— certaines plus vagues où nulle racine ne surgit meurtrière —
et des bris

celles et ceux en-dehors
tout ce qui pose un regard
ne vivent pas dans leur chair ce bris fondamental

à peine les entend-on glapir un souffle faux

à côté de moi-même à côté de toute chose à côté de l’arbre
il y a des vérités qui se dénudent comme un os de genou d’enfant
belles ou tristes
et quelques larmes.

Plus tard

Quand nous aurons glissé sur le fleuve des jours
Autant d’années que nous vécûmes
Seul à seule à fendre l’écume ;
Ce bateau de Thésée, renouvelé toujours,
Et que le temps souvent consume,
Pour nous sera plus doux qu’un écrin de velours ;
Réconfortant vaisseau d’amour,
Inflexible au soleil autant que dans les brumes.

Quand ta peau craquelante aura passé l’été,
Que ses sillons, que ses crevasses,
Toutes gorgées du temps qui passe,
Me raviront, mimant d’un arbre la beauté ;
Quand ton écorce que j’enlace
Saura, ne doutant plus, fleurir en liberté,
J’aurai du mal à m’arrêter
De te vouloir encore une épopée vivace.

Quand la main dans la main, et moins poivre que sel,
Nous marcherons un peu moins vite,
Tâcherons d’oublier la suite
En dégustant des vins, des pays ou des miels,
Je verrai si leur goût t’habite ;
Qu’importe si les ans m’auront chargé de gel,
Je n’aurai besoin de rappel :
Tout goûter à ta lèvre en tant qu’accord tacite.

Quand mon rire sera cassé comme mon dos,
Tous deux sacrifiés volontaires
Au vivre-heureux d’avant la bière,
Et tous deux par ta faute, adorable fardeau,
Quand toi et moi, toujours sincères,
Toujours beaux, toujours fous, toujours un peu ados,
Chercherons un dernier cadeau,
Nous saurons nous offrir l’un à l’autre sur Terre.

Les jours

Peut-être les jours perdent-ils en précision
chaque fois moins
tangibles moins
découpés
dans la trame de ma mémoire
à mesure que les choses autour persistent à couler

me restent cependant
des fragments électriques
que tu constitues presque entièrement

des éclats aiguisés tranchant la chair à vif
dans la nudité crue de
la neige

autour de toi les jours en fleuve coupé
mugissent vains.

Sans titre

Lentement se construire
un syncrétisme de langage
réduire à l’insécable l’entre-deux où la divergence s’est nichée

chaque mot imprégné de sueur
raccourcit notre espace

il en faudra des sables à tapisser les mers
il en faudra des sphères offrant leur propre gravité

jusqu’à voir nos yeux par nos bouches
jusqu’à n’être plus que notre corps.